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Edito du recteur n°8 : l'entreprise universitaire ?

le 27 mars 2015


Nos valeurs seraient-elles à vendre ? A l’heure où l’Université catholique de l’Ouest, à la faveur de son 140e anniversaire, s’interroge sur ce qu’elle est et ce qui fait son originalité, à travers une réflexion collective destinée à expliciter l’identité de l’UCO, sa marque, la question a surgi et mérite d’être entendue.


Constat. La rhétorique de la compétitivité marchande semble bien avoir durablement envahi le discours de la gouvernance stratégique des universités. Celle-ci serait non seulement tenue de prendre une sorte de tournant technoscientifique libéral, mais elle serait également convoquée pour théoriser ce tournant, le justifier et l’affermir. En clair, l’université serait désormais réductible à une entreprise œuvrant sur le marché mondialisé de l’enseignement supérieur et de la recherche, nécessitant une taille critique suffisante pour accroître sa compétitivité ; et où la production de nouvelles connaissances serait dictée in fine par les seuls intérêts économiques. Pour rester compétitive, l’Université serait donc priée de se conformer aux règles premières du marketing édictées par les sciences économiques et de gestion : adopter une plateforme de marque, anticiper les besoins du marché, assurer une veille stratégique…

Economisme, quand tu nous tiens ! Considérer de manière exclusive l’Université comme une entreprise soumise aux lois du marché heurte frontalement la conscience académique… une conscience heureusement salutaire dès lors que l’université  se voit réduite  sans précaution en objet par les disciplines  qu’elle est censée enseigner !
La prégnance de cet économisme dans l’enceinte universitaire a été crûment décrite par le Nobel d’économie Joseph Stiglitz : « La plupart d’entre nous n’aimeraient pas qu’on les assimile à l’image de l’homme qui sous-tend les modèles économiques dominants, cet individu calculateur, rationnel, égoïste et intéressé. Aucune place n’est faite à la sensibilité humaine, au civisme, à l’altruisme. L’un des traits intéressants de la théorie économique, c’est que ce modèle décrit mieux les économistes que les autres, et plus les étudiants étudient l’économie, plus ils deviennent comme le modèle. » (1). Voilà donc un aboutissement assez terrifiant de ce savoir économique institué ; à savoir qu’il déteint sur les étudiants et qu’il les conforme « pour de vrai » à une représentation anthropologique pour le moins partielle et erronée.

Faire Université. Toujours à ce propos, il est plus aisé de voir la paille dans l’œil du voisin que la poutre dans le nôtre. Cette imprégnation des représentations sociales véhiculées par les sciences de gestion est aussi à mettre à l’actif d’autres disciplines : qu’il s’agisse par exemple des sciences politiques, de la sociologie… ou de sciences dites plus dures comme la biologie ; et avec pour trait commun, la visée d’une naturalisation de l’humain social. C’est dire encore que toute physique sociale, toute représentation de la nature, espèce humaine comprise, charrie dans sa besace et véhicule une anthropologie voire une métaphysique.
Dans son effort d’objectivation, toute discipline scientifique tend à déborder de son pré carré, jusqu’à vouloir embrasser tout le réel. Si elle peut atteindre effectivement une partie de la réalité, elle ne voit pas le tout ; et à vouloir exprimer le tout, elle devient myope. C’est précisément à ce niveau que s’explicite le véritable cœur de métier de l’Université : révéler l’organicité des savoirs et disciplines, c’est-à-dire leur dépendance mutuelle. En d’autres termes, faire université, c’est inviter tout savoir produit et enseigné à reconnaître ses limites, son incomplétude ; et s’ouvrir ainsi à la requête d’un autre type de savoir capable de donner sens à cette incomplétude. Bref, l’humilité d’un savoir est garante de sa scientificité.
Faire enfin université, c’est apprendre à faire interagir les savoirs, à ordonner leur légitimité et leur finalité respectives au service du bien commun.

Application. A charge alors pour l’université de faire l’exercice pour elle-même. Ainsi, et pour une part, elle peut s’inspirer de la dynamique marchande et concurrentielle comme représentation sociale et comme « instrument approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins » (2). Mais il est précisé immédiatement ensuite que cela ne vaut que pour les besoins «solvables» parce que l'on dispose d'un pouvoir d'achat, et pour les ressources qui sont « vendables », susceptibles d'être payées à un juste prix. Ce n’est évidemment pas toujours le cas des besoins d’éducation et de formation que l’université vise à dispenser. La seule logique marchande non seulement ne suffit pas mais peut même  s’avérer contreproductive : « C'est un strict devoir de justice et de vérité de faire en sorte que les besoins humains fondamentaux ne restent pas insatisfaits […]. En outre, il faut que ces hommes dans le besoin soient aidés à acquérir des connaissances, à entrer dans les réseaux de relations, à développer leurs aptitudes pour mettre en valeur leurs capacités et leurs ressources personnelles. Avant même la logique des échanges à parité et des formes de la justice qui les régissent, il y a un certain dû à l'homme parce qu'il est homme, en raison de son éminente dignité. Ce dû comporte inséparablement la possibilité de survivre et celle d'apporter une contribution active au bien commun de l'humanité. »
C’est précisément ce « dû » auquel doit contribuer l’université : c’est-à-dire promouvoir la dignité de la personne humaine, en la soustrayant d’une emprise marchande totalitaire. Tâche exigeante mais enthousiasmante !
Dominique Vermersch
Recteur de l'Université catholique de l'Ouest
Mars 2015

(1) Joseph Stiglitz, 2010, Le Triomphe de la cupidité. Ed. Les Liens qui libèrent, p. 397
(2) Centesimus annus n°34

Editoriaux du recteur de l'UCO :
Edito n°1 : La vérité, mot tabou ?
Edito n°2 - septembre 2013 : UCO Campus Lab
Edito n°3 - Noël 2013 : La sobriété, une clef pour l'avenir
Edito n°4 - Pâques 2014 : Ethique de conviction vs éthique de responsabilité
Edito n°5 - été 2014 : Pause estivale...
Edito n°6 - septembre 2014 : Le redéploiement facultaire de l'UCO
Edito n°7 - novembre 2014 : L'Université, lieu du dialogue


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